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"Tout philosophe s'enfuit quand il entend la phrase: on va discuter un peu."
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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 18:07
Anne-Marie Garat


 Autant le dire franchement, j’ai pas vraiment le moral ! Les évènements du Moyen-Orient me confortent, hélas ! dans l’idée que les temps sont meurtriers pour les obscurs et les sans grades, ceux qui n’ont pas d’amis puissants, qui ne bénéficient pas de soutiens dans le monde et qui se font massacrer dans – non pas l’indifférence – mais l’apathie des bien-pensants.
Où sont les indignations d’antan ? Les « J’accuse » d’un Zola, les éditoriaux au vitriol d’avant-guerre ? Disparus.
A leur place, des appels au consensus mou, des sophismes pour faire peser la faute à l’un comme à l’autre, histoire de ne pas se fâcher, de ménager des suceptibilités. 
Ne pas s’engager, c’est-à-dire se donner en gage. Quel courage !
Le bonheur, dès lors, de lire ces quelques lignes de Madame Anne-Marie Garat, profitons-en, quelque chose me dit que l’hydre de la censure est là qui ne demande qu’à cracher ses renoncements. 


« En 1933, depuis près de trois ans, le Reichstag avalise sans
broncher ;  les décisions se prennent sans débats ni votes. Von Hindenburg gouverne un  coude sur l’épaule des SPD, tétanisés, un coude sur celle des nazis, bons  bougres. Hitler n’a plus qu’à sauter sur l’estrade, grand clown des  atrocités, impayable dans son frac tout neuf. Qui prétend encore que c’est  arrivé du frais matin ? Le sommeil a bon dos, où naissent les songes, et  les cauchemars. Mais on ne se réveille pas dans le pire, stupeur, au saut  du lit : le pire s’est installé, insidieux, dans le paysage, banalisé par l’apathie ou l’incrédulité des uns, la bénédiction des autres.
Des  gendarmes brutaux, grossiers, débarquent impunément avec leurs chiens dans  les classes d’un collège du Gers, pour une fouille musclée ; le proviseur  entérine, bonasse. Et le ministre de l’Éducation, qu’en dit-il ? Que  dit-il de l’enlèvement d’enfants dans une école de Grenoble, d’eux et de leur famille expulsés en vingt-quatre heures, après combien d’autres ? Qui  tient la comptabilité de ces exactions ordinaires ?
Un journaliste est interpellé chez lui, insulté, menotté, fouillé au corps, pour une suspicion de diffamation, qui reste encore à démontrer en justice. Qu’en dit la Garde des Sceaux ? Elle approuve (mutine bague Cartier au doigt, n’en déplaise au Figaro). Nos enfants, nos journalistes, ce sont encore catégories sensibles à l’opinion. Celle-ci s’émeut-elle ? Mollement. Elle somnole. Mais les réfugiés de Sangatte, chassés comme bêtes, affamés dans les bois ; les miséreux du bois de Vincennes menacés de « ratissage », les  gueux de nos trottoirs au vent d’hiver ? Les sans-papiers raflés, entassés dans des lieux de non-droit, décharges d’une société qui détourne le regard ignoble de son indifférence ? Et la masse des anonymes, traités  mêmement comme rebut par une administration servile ? Au secours, Hugo ! 

 Il y a de jeunes marginaux qualifiés par la ministre de l’Intérieur d’« 
 ultra gauche » - spectre opportun des bonnes vieilles terreurs -, jusqu’ici, 
 pure pétition communicationnelle. Sa police veille, arme à la hanche, elle 
 arpente, virile, les couloirs du métro, des gares. Sommes-nous en Etat de 
 siège ? A quand l’armée en ville ? Il y a le malade mental incriminé à vie 
 par anticipation ; l’étranger criminalisé de l’être ; le jeune de banlieue 
 stigmatisé pour dissidence du salut au drapeau : danger public ; le 
 prisonnier encagé dans des taudis surpeuplés - à 12 ans, bientôt ; le 
 sans-travail accusé d’être un profiteur, le pauvre d’être pauvre et de 
 coûter cher aux riches ; le militant associatif qui le défend condamné, 
 lourdement, pour entrave à la voie publique. Il y a le fonctionnaire taxé 
 de fainéantise (vieille antienne) ; l’élu réduit au godillot ; le juge 
 sous menace de rétorsion ; le parlementariste assimilé au petit pois ; la 
 télé publique bradée aux bons amis du Président, qui fixent le tarif ; son 
 PDG berlusconisé et des pubs d’Etat pour nous informer - à quand un 
 ministre de la Propagande ? On en a bien un de l’Identité nationale. Et le 
 bon ami de Corse, l’escroc notoire, amuseurs sinistres, protégés par 
 décret du prince. Criminalisation systématique de qui s’insurge, dénis de 
 justice, inhumanité érigés en principe de gouvernement.
Presse paillasson, muselée par ses patrons, industriels des armes. Intimidations, contrôles au faciès, humiliations, brutalités, violences et leurs dérapages -  quelques précipités du balcon, quelques morts de tabassage accidentel -, sitôt providentiellement dilués dans le brouhaha des crises bancaires, de  l’affairisme et du sensationnel saignant, bienvenue au JT : touristes  égarés, intempéries, embouteillages du soir. Carla et Tapie en vedettes. 
 Ces faits sont-ils vraiment divers, ou bien signent-ils un état de fait ? 
 En réalité, un état de droite. Extrême. Dire que Le Pen nous faisait peur. 
 Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après 
 jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot 
 quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité, 
 livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom.
 Ah ! le gros mot !
 N’exagérons pas, s’offusquent les mal réveillés. Tout va bien : M. 
 Hortefeux est, paraît-il, bon bougre dans sa vie privée. "Tout est 
 possible", avait pourtant promis le candidat. Entendons-le bien. Entendons ce qu’il y a de totalitaire dans cette promesse cynique qui, d’avance, annonce le pire. Sous son agitation pathologique, un instant comique - au secours, Chaplin ! -, sous ses discours de tréteaux, ses déclarations à tous vents, contradictoires, paradoxales, sous son improvisation politique (oripeau du pragmatisme), sous sa face de tic et toc s’avance le mufle des suicideurs de république, des assassins de la morale publique. La tête grossit, elle fixe et sidère. Continuerons-nous à dormir ? Ou à piquer la marionnette de banderilles de Noël ? »

Anne-Marie Garat écrivain (prix Femina 1992)

 

 

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Published by Candide
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commentaires

Darkside of the Moon 18/01/2009 20:04

ça fait du bien qu'il y'en a encore un ou deux pour s'insurger. Rien à rajouter à ta prose,ainsi qu'à celle d'A.M Garat.
Aujourd'hui le fait divers se transforme en une et l'information primordiale disparait au fin fond des revues spécialisées. Les journaleux produisent au mieux du médiocre, au pire du vide (soit dit-en passant, c'est quand même le seul boulot ou on te donne cette possibilité paradoxale : produire du vide).
Pour aller plus loin, je vous invite à lire ce magnifique article sur l'information actuelle :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=50007