Partager l'article ! Sectes: comment on en arrive là: Ma confrontation avec l’ ...
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Gilles Deleuze
"Tout philosophe s'enfuit quand il entend la phrase: on va discuter un peu."
(Qu'est-ce que la philosophie ?)
Ma confrontation avec l’esprit réducteur et dogmatique des sectes m’a tout naturellement amené à me poser la question: comment en arrive-t-on là?
Voyez-vous, nous nous imaginons souvent que les gens sont rationnels de nature, alors que rien n'est plus faux. Les publicitaires l'ont compris, les intellectuels
ont mis du temps.
Ils sont légion ceux qui, pour toutes sortes de raisons, où se mêlent la peur et la paresse, adoptent, sans plus, les théories les plus fumeuses, les moins
rationnelles, pour peu qu'elles satisfassent leur besoin névrotique de trouver, sous emballage cadeau, une vérité prête à l'emploi.
Nous croyons qu'un diplôme universitaire est un gage de sérieux et d'intelligence. Erreur ! Après tout, c'est un docteur en médecine, le criminel Hammer, qui
a propagé le « décodage biologique ».
L'exotisme, le marginal, l'occulté font toujours recette parmi les naïfs et les crédules en quête d'une vérité révélée, facile à comprendre.
Un livre, écrit par un obscur mexicain, Miguel Ruiz, rapportant, les pseudo valeurs morales d'une pseudo tribu d'Indiens, les « Accords Toltèques »,
résumées en quatre lignes, a fait de ce bonhomme un milliardaire en moins de deux. Bravo !
On peut aussi avancer qu’il y a l’absence de repères et le délitement des valeurs traditionnelles dans la société occidentale, laquelle, depuis le siècle des
Lumières, est en pleine déconstruction sans que pour autant les fondements d’un ordre nouveau aient été posés.
La place primordiale donnée à la raison raisonnante, la distance prise avec la nature, l’homme mis au centre de la création et le déclin du christianisme ont,
certes, corrigé bien des erreurs, comblé des vides et réparé des injustices innombrables, les « bornes anciennes » dont parle l'Ecclésiaste, ont été déplacées et rien n'a été
remis à leur place, ce qui fait que pour beaucoup, pas préparés à cette révolution morale, peu désireux d'y adhérer, un vide doit être comblé, et vite...
Nietzsche pouvait avoir raison qui prêchait pour un “surhumain” et un ordre moral nouveau “au-delà du bien et du mal”.
Mais nous n’en sommes pas encore là.
Ces hommes et ces femmes qui composent les sectes présentent des caractéristiques communes:
Leur soif de croire (plutôt que de savoir) les conduit à une adhésion d'où tout sens critique est absent. Ils attendent la « bonne nouvelles », peu
importe laquelle et, quand elle arrive, ils l'adoptent, sans plus.
Ils sont obsédés par leur ego, et cette obsession les confortent dans l’idée qu’ils sont un homme (une femme) à nul autre pareil. Supérieurs aux autres grâce à ces
révelations réservées aux seuls initiés.
Cette conviction s’accompagne d’une vocation à un prosélytisme militant fruit d’une névrotique pulsion à vouloir “sauver le monde”.
Dès lors que leurs convictions sont remises en question, critiquées, voire moquées, ils se révèlent sourds à tout argument, à toute objection et se coupent
brutalement (ils se sectionnent) de leurs contradicteurs.
On l’aura compris, les sectateurs vivent dans leur monde où, sans conflits, ils ne seront jamais malades (décodage biologique), la mémoire
“nettoyée » (Ho’oponopono), et réconciliés avec les archétypes d’un Jung que, du reste, ils n’ont jamais lu (“therapies constellaires”), ni compris.
Le sectateur est un être qui veut croire, il se refuse à toute etude exhaustive, à tout jugement, à toute comparaison, il est l’anti-intellectuel par
excellence.
Et croire le rassure, car cette croyance conforte son bien-être personnel et son sens de la morale qui se résume à “ce qui est bon pour moi, est moral”.
Qui sont –ils?
Des hommes et des femmes, souvent diplômés dans des disciplines scientifiques ou techniques.
Mal dans leur peau, ce qui se traduit par une activité cérébrale intense qu'ils prennent pour de l'intelligence.
Possédant quelques biens (qui permettront de financer leurs coûteuses formations), ne s’intéressant guère à la vie de la Cité, ne lisant pas les
journaux.
Divorcés ou célibataires, et si conjoint il y a, ce dernier partage, “nolens volens”, leurs convictions.
Leur enfance fut souvent perturbée (familles recomposées, conflits avec le père ou la mère).
Le reste du monde, dans la mesure où il s’oppose à leurs idées, leur est indifférent. Mieux, l’idée du martyr est pour eux une émulation.
Leur appétit pour les “connaissances” marginales est insatiable. A la différence des adeptes d’il y a trente ou quarante ans, passivement regroupés autour d’un
gourou, ils se précipitent sur tout ce qui est à même de satisfaire leur soif d’ésotérisme marginal.
On les voit adouber tout ce qui sort de l'ordinaire, cuisiner la psychologie analytique d’un Jung à toutes les sauces, les unes plus indigestes et nocives que
les autres, se passionner pour la numérologie, le point enéagrammique, la physique des ultra sons (sic) et autres escroqueries mentales.
Mais s’ils sont naïfs et crédules, ils n’en restent pas moins dangereux, car, de même qu’il n’y a pas de prostitution sans clients, il n’y a pas de secte sans
sectateurs.
La secte, c’est eux !
La législation actuelle, même si depuis le mois de mai dernier elle encadre quelque peu le titre de “psychothérapeute”, est encore trop laxiste, il est important de
la renforcer particulièrement dans le contrôle des titres délivrés hors de nos systèmes officiels d'enseignement.
Il est indispensable de surveiller ces pseudo-formations à telle ou telle discipline, l'une plus suspecte que l'autre, et qui ne sont que prétexte à faire payer
cher un bout de papier sans valeur aucune.
Ces séminaires marginaux, ces conférences étranges où un guitariste au chômage parle d'analyse des rêves sans autres références que sa clé de sol,
doivent-elles être encore tolérées ?
Les sectes menacent notre liberté, menacons la leur !.
Il y en aura toujours pour qui le rationnel est suspect a-priori, qui se réfèrent à des facteurs prédéterminés pour fonder leurs croyances et conforter leur
goût morbide pour l'inexpliqué, qui fuient la connaissance car cette dernière ne s'offre pas pour rien, et ne s'impose que graduellement au bout d'efforts et de travaux dont, par paresse, ils se
soustraient.
La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Elle se termine dramatiquement par la mort, précédée ou non, de maladie, de solitude ou d'amertume. C'est comme ça,
c'est notre lot à tous. Le bonheur, pas plus que le malheur est un droit. Il faut savoir l'affronter lucidement, ce qui n'est pas donné tout le monde, bien que cela soit à la portée de
tous.
La philosophie, cet admirable concept qui veut que l'adepte ne soit pas le détenteur, mais “l'ami”, de la sagessse, doit être enseignée plus tôt et plus longtemps
dans nos réseaux d'enseignement, elle est l'antidote par excellence à ce galimatias empoisonné qui menace notre santé mentale.
Outre ce que j'ai préconisé dans mon dernier papier, la lutte contre les sectes et les sectateurs passe par le renforcement de la place de la philosophie dans notre
système scolaire. Je ne vois rien de meilleur pour le moment.
Et vous ?
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