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Gilles Deleuze

"Tout philosophe s'enfuit quand il entend la phrase: on va discuter un peu."
(Qu'est-ce que la philosophie ?)

Philo

Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 22:41

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Otto Weininger

 

 

 

Otto Weininger s'est suicidé en 1903 à Vienne dans la maison où mourut Beethoven, il avait 23 ans, son livre « Geschlecht und Charakter » (Sexe et caractère) venait d'être publié et l'auteur s'était converti au protestantisme quelques mois auparavant.

Ainsi s'achève dans cette Vienne décadente, où un docteur Freud s'initie aux prémisses de la psychanalyse, ce qui aurait pu être une fracassante entrée dans le cénacle des psychologues et philosophes du 20em siècle.

Parmi les admirateurs de l'ouvrage, il y a Wittgenstein, Ernst Bloch et Lessing qui voyait en lui la « typique haine de soi des Juifs ». Génie décadent pour Rudolf Steiner, « misogynie extrême » comme l'écrira Bergson qui l'a critiqué. Son livre est régulièrement réédité malgré son contenu pour le moins sulfureux : misogynie et antisémitisme. Une demi-douzaine de livres lui ont été consacré.

Weininger, né dans une famille juive où le père était orfèvre, se révèle vite sur-doué. Il connaît, très jeune, le latin et le grec, parle la plupart des langues européennes, y compris le norvégien par amour pour Ibsen, étudie les sciences naturelles, la philosophie, la psychologie.

Passionné par Kant, dont il épouse sans retenue l'idéalisme, il s'affirme zélateur de Wagner et ses héros aryens auxquels il oppose le matérialisme juif. S'ajoute à cette opposition, le sentiment de culpabilité dont seule la mort peut nous libérer. Il se convertit au christianisme qui est, selon lui « la plus haute spiritualité de la plus haute foi ».

La Vienne de 1903, c'est, rappelons-le, la psychanalyse d'un Freud, la musique atonale, le modernisme architectural, la philosophie analytique, Wittgenstein, Mahler, Oskar Kokoschka, Clemens Kraus et un certain Adolf Hitler qui dira, plus tard de « Sexe et Caractère » : « Weininger ? Le seul juif décent que j'aie connu ! ».

Wittgenstein n'hésite pas à le classer parmi les dix penseurs les plus féconds de son temps : « ce livre contient d'importantes vérités » écrit-il à G.E Moore (remarquons au passage que Wittgenstein est le rejeton d'une riche famille viennoise dont les parents juifs se sont convertis, eux aussi, au christianisme). August Strinberg abondera dans son sens, de même que James Joyce et Franz Kafka qui partageront ses conclusions sur les femmes et les juifs.

Weininger développe un système dualiste inspiré de Platon et Kant. Il y a le monde de l'espace et du temps, celui de la sensualité et de la mort et, de l'autre, le monde des intelligences, le monde de la logique, de l'éthique et de la liberté. Dans ce dernier, le sentiment de culpabilité, engendré par l'exacerbation des sens, est absent. Le mode des réalités sensibles, lui, n'a qu'une valeur purement symbolique.

Dans le monde des réalités intelligibles, il y a la femme soit F et l'homme, soit H, tout F, dans la réalité sensible est composé de plus ou moins de « h » (minuscule), la part masculine de la femme, et l'homme (H) contient, lui aussi, des parts de « f ».

Toute l'étude de « Sexe et Caractère » concerne, dès lors, non pas « les femmes », mais l'archétype « La Femme » confrontée à l'archétype « Homme ».

Le livre révèle une tendance paranoïaque qui conduit Weininger à des conclusions supportées par des arguments culturels souvent tronqués où le pseudo-scientifique, la théorie pure, la polémique intellectuelle et des éléments disparates se mélangent les uns aux autres et doivent leur cohérence au génie de l'auteur.

La pensée de Weininger se fonde sur le très kantien sujet transcendantal dont on ne peut démontrer l'existence mais seulement le déduire et qui, seul, permet la perception de la réalité sensible. C'est le sujet transcendantal qui est la source de la plus haute expression de l'esprit humain. C'est le propre du génie de transcender le temps, le génie est « celui qui se souvient de tout parce qu'il est capable de doter chaque moment de sa vie de sens ».

C'est ce soi intelligible qui nous permet de comprendre l'impératif catégorique kantien et donc de donner à l' humanité une dimension morale, cet impératif nous ordonne de traiter les autres comme fin en soi, et non pas en fonction d'autres buts plus égoïstes. Le monde de Weininger est celui d'une Utopie où le respect mutuel couplé à une exacte perception de ce que nous sommes, nous les hommes et les femmes, les animaux et les plantes, devient ferment de génie et de perfection spirituelle. C'est cette même conception qui génère chez l'auteur l'Utopie négative qu'il voit émerger autour de lui.

Quant au femmes (ou plutôt, pour reprendre sa terminologie : la Femme) elle relève elle aussi de la catégorie des humains (l'auteur précise qu'elle n'est ni une plante, ni un animal...) et participe à l'Utopie mais d'une manière purement biologique.

C'est que l'intellect de la femme est dominé par ce que Weininger appelle le « henid » (une « proto-pensée, une pensée brumeuse, une pensée indifférenciée...pour en savoir plus sur ce dernier, consultez les encyclopédies philosophiques), la femme ne peut donc concevoir ce qu'est le sujet transcendantal, ni les concepts purs, encore moins les catégories de l'esprit. La femme est l'être de l'instant, elle ne connaît pas l'éternité, elle n'est pas immorale, mais amorale, elle ne fait la différence du bien et du mal qu'en fonction de sa préoccupation propre. Étrangère, elle reste, à toute considération générale à laquelle elle est inaccessible intellectuellement. Le monde de la femme est le sien où l'autre n'est que dans la mesure où il la reconnaît, ainsi l'homme est celui dont la femme veut qu'il la fasse. La femme n'est que ce que l'homme en fait. La femme est la matière, l'homme est la forme. La femme, être chtonique s'il en est, « sous le «joug du phallus », est incapable de toute expression spirituelle, cette dernière impliquant la renonciation à soi est au-delà de l'intellect féminin. La femme nie l'existence de l'autre si ce dernier n'est pas dans la sienne. L'autre, pour la femme, n'est qu'un rouage. La femme est imperméable à toute métaphysique. Les femmes sont incapables de conscience, elle ne peuvent que calculer l'avantage matériel que leur procure la réalité ambiante. La femme, au mieux, ne peut qu'imiter (parfois avec virtuosité) l'homme.

Son univers est celui de deux pôle, la Mère et la Putain. Elle évolue de part et d'autre de ces derniers.

En un mot, comme en cent : « la femme la plus supérieure est infiniment inférieure au plus inférieur des hommes » (sic).

Ce genre de propos, en 1903, n'est pas exceptionnel, nous nous trouvons dans la ligne d'un Nietzsche ou d'un Schopenhauer (dont l'influence chez Weininger est manifeste).

Il y a chez l'auteur une nostalgie de l'éternité que sa caractérologie reflète par ce dualisme philosophique, l'Homme est le Tout, la Femme le Néant, l'Homme le spirituel, la Femme le matériel dans son expression la plus mortifère et dégradante.

Nous nous trouvons face à un extrémisme radical dont la conclusion nous surprend  elle aussi.

Il n'y a pas d'amour vrai entre l'homme et la femme. Seul l'amour libéré de l'érotisme est vrai. « L'homme doit transcender la sexualité afin de sauver la Femme"  écrit-il en reconnaissant tout de même que cette thèse conduit à l'extinction de l'humanité, ce qui pour lui n'est que détail : la véritable humanité est l’émancipation de notre condition charnelle. La Femme ne sera Femme qu'en cessant d'être femme !

Weininger attache une importance primordiale au « génie », cet être qui a une capacité d’empathie avec l'univers tout entier et qui transcende les notions aliénantes d'espace et de temps. Il en fait partie ! Il ne l'écrit pas, mais c'est évident tout au long de ses lignes.

Sa thèse, qu'il présenté à Freud à qui il demanda de la conseiller à des éditeurs, fut remarquée par ses professeurs qui jugèrent toutefois ses conclusions « fantasmagoriques ». Quant à Freud, pour qui le jeune auteur était une « personnalité frappante et avec une touche de génie », il s’abstint de conseiller l'ouvrage tout en retenant certaines conclusions de son auteur...

Et, paradoxalement, d'endosser pleinement le livre lors de sa parution

Ce que Weininger écrit sur les femmes, il le reprend pour les juifs et le judaïsme catalogué comme « religion femelle », matière que forme, seul et arbitrairement, un Dieu sectaire et jaloux. Les juifs, comme les femmes, sont incapables de transcendance, étrangers à toute métaphysique, sans âme et obsédés par l'espace et le temps. De même que les femmes ne sont que ce que les hommes en font, ainsi en va-t-il des juifs et de leur Dieu. Ils sont imperméables à toute morale et l'antithèse de l'aristocrate. Tout comme les femmes, ils ne se connaissent aucune passion pour l'individualité. Le juif, conclut-il, est le parangon de l'homme moderne, être grégaire qui suit le troupeau, incapable de tout esprit critique et personnel. Tout comme les femmes, les juifs doivent transcender le judaïsme, c'est-à-dire cesser d'être juifs.

Le livre paraît en 1903, onze ans avant la première guerre mondiale, cette boucherie sans précédent, et nourrit, malgré son auteur, l'antisémitisme barbare qui devait marquer les théories nazies.

Weininger est un cas psychologique type. Combat-il à travers sa caractérologie une tendance homosexuelle qu'il sublime par l'écrit ? Nul ne le saura. Est-il, comme on le lui a reproché un « juif ayant la haine de soi », ce n'est pas sûr, même si dans « Sexe et Caractère » il ne se présente que comme « d'ascendance juive ». Quel aurait été son cheminement ultérieur ? Aurait-il surmonté ce juvénil prurit misogyne ? Autant d'interrogations qui restent sans réponses, et pour cause.

C'est un esprit tourmenté et puritain qui vivait en dehors des codes de son époque. Abstinent sexuel, semble-t-il, en marge de la vie mondaine viennoise, ses lettres révèlent un sentiment profond de culpabilité et une attirance morbide pour aborder l'autre face de la mort.

Son christianisme devait être purement idéal. Une croyance en l'Idée en soi, détachée de toute contingence terrestre.

Que faut-il retenir de cette thèse, magistralement développée dans un langage clair et parfaitement compréhensible pour tous ?

C'est un livre qui, en 2011, nous choque et peut faire naître chez le lecteur un certain sentiment de répulsion. Mais il faut savoir le surmonter. Au-delà des délires il se trouve toujours une part de vérité qu'il est bon de remettre en place.

Ainsi le féminisme, considéré par Weininger comme « une forme d'hermaphrodisme qui veut que les femmes deviennent des hommes tout en restant des femmes » ce féminisme qui prône l'égalité entre homme et femme: cette égalité (hors l'égalité ontologique, cela va de soi!) n'existe pas. Pas plus qu'elle n'existe entre une pomme et une poire. Les hommes et les femmes sont différents, et nous pensons que c'est une excellente chose. Le féminisme aujourd'hui demande encore plus : la parité. Or cette revendication est illusoire. Il ne pourra jamais y avoir de parité entre hommse et femmes, les caractères des uns et des autres étant trop dissemblables. Le féminisme, hors l'affirmation de la différence et de l'originalité des sexe, n'est que sophisme.

Il faut prendre l’œuvre de Weiniger pour ce qu'elle : un manifeste anti-moderne qui, en ce début du 20em siècle, à l'aube d'une apocalypse effroyable, rappelle certaines vérités essentielles communes aux hommes comme aux femmes : il ne sert à rien de nier ce que la nature a voulu de tout temps, le faire, c'est jouer aux apprentis sorciers et ouvrir la boîte de Pandore.

Le monde qui est le nôtre aujourd'hui se méfie des héros, prêche un syncrétisme réducteur, nous pousse à épouser une identité de circonstance, nie l'évidente différenciation des sexes et nous entretient dans une fallacieuse illusion d'égalité.

Weininger est de ceux qui, maladroitement sans doute, mais avec force et talent ont tout fait pour remonter le sens de l'époque.

En vain, peut-être...

Par Candide - Publié dans : Philo
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Mardi 1 mars 2011 2 01 /03 /Mars /2011 09:13

Pour Heidegger le tournant platonicien prend forme à partir de l'interprétation de "phusis" (nature) et "alètheia" (vérité).

Heidegger analyse comme suit les méandres de cette rupture avec la logique ambivalente.
Phusis est pour notre philosophe l'éclosion et alètheia le dévoilement, et il insistera sur la connection naturelle entre la déclosion et le fait de se cacher (kruptesthai). Au coeur de tout dévoilement d'étant il y a aussi et d'une manière inséparable la présence du voilement.
Si on ne voit plus dans phusis (comme c'est le cas du platonisme) que l'ouvert et non plus l'acte d'ouverture, que l'étant présent et non pas son acte d'être en présence (c'est à dire son être), il y a, selon Heidegger, déclin de l'originalité de la pensée.

La phusis, comme ouverture du visible, donne au visible d'être visible, c'est elle qui permet à chaque étant de se dresser dans la limite de son apparence, de son "idea".
A partir de Platon l'Idea sera mise en exergue et, ce faisant, l'être en tant que tel est oublié au profit de ce à quoi il donne présence.
Platon va, ainsi, consolider la tendance du Soi à se refugier vers ce qui lui est le plus visible, dressant de ce fait une théorie de l'Idea comme source de tout étant.
Or, si l'Idea reste condition de possibilité du phénomène, il faut retenir que étant et Idea sont dans le même phénomène. Il y a un seul et unique jaillissement sans césure et cette inséparabilité est le phénomène lui-même.
Idea, c'est ce que Heidegger souligne, appartient au domaine de l'ouvert, ce domaine necéssite un acte d'ouverture que Platon ne prend plus en considération.
Loin de nier l'idéalisme, Heidegger entend rendre la hiérarchie des degrés d'être à la racine de son déploiement.
A partir d'alètheia il y a deux axes: soit l'action même de se découvrir, soit la valorisation du résultat du découvrement, du visible, de l'étant.
Platon s'en tient au deuxième axe et met fin par là à la contradiction interne de la pensée grecque entre, d'une part ce qu'ils souhaitent (victoire sur la lèthè, le retrait), et de l'autre, ce qu'ils pensent (domination d'alètheia).
C'est avec Platon que la philosophie grecque entre dans la méta-physique et dans l'occultation de cette nuit d'être en quoi tout épanouissement d'être plonge ses racines.

 

 

Allez, une petite illustration coquine après cette prose si sérieuse...

Par Candide - Publié dans : Philo
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Dimanche 7 novembre 2010 7 07 /11 /Nov /2010 09:29

 

 

 

 

DSC00780.JPG

 

 "Squally you !" acrylique sur toile de Dim's

 

 

 

M’inspire aujourd’hui l’histoire de ce pauvre type qui souffre de la maladie de Parkinson, se soigne et devient, à cause des médicaments qu’il consomme, accroc aux jeux. C’est du moins ce qu’il prétend et que corrobore une étude canadienne en la matière.

Il n’avait jamais joué et voilà qu’il dilapide en quelques mois plus de cent-soixante mille euros. Comme quoi, la chimie a de ces dégâts collatéraux…

Si le Tribunal appréciera les accusations du plaignant, on peut frémir quand on sait à quoi tient notre intellect et notre volonté.

J’en ai connu qui, bouffeurs de curés, sont morts en odeur de sainteté et réconfortés par la bénédiction « in articulo mortis ». Chimie ou peur de la mort ?

Je revois Aragon, chantre des yeux d’Elsa, qui termine sa vie entouré de gitons…

Il faut peu de choses pour changer l’alchimie subtile qui gouverne nos désirs, nos pulsions, notre manière de voir, d’entendre, de réagir. Survient un facteur étranger, une molécule et hop ! on dévie d’une ligne que l’on croyait immuable, coulée en force de chose jugée, une fois pour toute, à l’aune d’une intelligence soi-disant maîtrisée.

La liberté peut être définie comme l’état d’un être qui ne subit pas de contrainte et agit conformément à sa volonté, à sa nature.

Mais, nous dicte le positivisme, en physique, quand un corps tombe, il manifeste sa liberté en cheminant, selon sa nature, vers le centre de la Terre avec un vitesse proportionnelle au temps. Dans l’ordre vital, chaque fonction végétale ou animale est déclarée libre si elle s’accomplit conformément aux lois correspondantes, sans empêchement intérieur ou extérieur.

Dangereux, ce qui précèce ! Car si la liberté de la pomme qui tombe de l’arbre est de se diriger vers le centre de la terre, la liberté du malade sous molécules est de réagir conformément aux interactions que déclenchent ces molécules dans son organisme. Dans l’exemple ci-dessus, le plaignant a tort de se plaindre. Il est devenu accroc aux jeux puiqu’il a réagi conformément à la procédure induite par la prise des médicaments ad hoc.

Encore aurait-il fallu qu’il connaisse les effets pervers de ces derniers. Là gît tout le problème. Dans l’affirmative, il aurait été libre de les risquer ou de ne pas prendre la médication prescrite.

Tant il est vrai que la liberté, comme Spinoza la décrivait, est l’état de l’être humain qui réalise dans ses actes sa vraie nature, considérée comme essentiellement caractérisée par la raison et la moralité.

Oui mais, la raison comment la définir ?

Et la morale ?

Il reste du pain sur la planche.

Par Candide - Publié dans : Philo
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Lundi 18 janvier 2010 1 18 /01 /Jan /2010 09:51

kant



 

Une Révolution, ce n'est pas une émeute. Mai 68 n'était qu'une émeute, au mieux une révolution manquée, sabotée par les communistes. Une émeute, c'est un prurit qui fait gratter, trépigner, mousser, et puis tout se calme, suffit d'un onguent à la cortisone. Oublié !

Une révolution, cela se prépare d'abord dans la tête où quelque chose, un « on ne sait quoi » dit que les choses ne sont plus à leur place et qu'il faudrait bien que l'ordre change. Alors on gamberge, on réfléchit, ce qui signifie étymologiquement que l'on rentre en soi, et puis un beau jour tout s'éclaire, devient transparent, et c'est un « eurêka » triomphal que l'on pousse dans la rue. 

Toutes les révolutions commencent dans la rue.

Au 18em siècle, c'est précisément ce qui s'est passé. Longtemps avant la révolution française, avant celle qui déboucha sur l'indépendance des Etats-Unis. Et bien avant la publication de « Critique de la raison pure » de cet incontournable M. Kant.

Ce luthérien austère, célibataire et vierge avait la prescience d'une incongruité.

Depuis Platon, se disait-il nous subissons la tyrannie du couple disjonctif « apparence-essence », or, dans ce couple, il y a quelque chose qui cloche. Descartes l'avait aussi remarqué mais, sous l'influence du thomisme, il n'a pas su ou voulu aller jusqu'au divorce. Kant n'a pas eu ce scrupule.

Il n'y a pas d'apparence,se dit-il un beau jour au terme de sa célèbre promenade quotidienne, il y a une apparition, et cette apparition a, ou non, un sens.

Et c'est ainsi qu'il substitue au couple disjonctif « apparence-essence », le couple conjonctif « apparition-sens ».

(Vous aurez remarqué que je m'inspire sans vergogne du cours de ce regretté Gilles Deleuze, auquel je rends l'hommage qui lui est dû).

Mais, s'il y a apparition, il y a aussi les conditions de l' apparaître de l'apparition, et ces conditions appartiennent à l'être auquel apparaît l'apparition.

Et cet être est le sujet constituant des conditions sous lesquelles ce qui lui apparaît apparaît.

D'où le couple conjonctif: « phénomène-conditions » qui se substitue, lui aussi au couple disjonctif, « apparence-essence ».

Et c'est la révolution, ou, en d'autres mots, une nouvelle remise en place, un ordre nouveau des choses.

Désormais, c'est le sujet qui conditionne l' apparition. Il est central. Il donne ou non du sens à « son » apparition, sans lui il n'y a pas d'apparition, même s'il y a un apparaître.

Par lui l'apparition, c'est les conditions du fait d' apparaître et ces conditions de l'apparition sont les catégories et l'espace-temps.

Si le sujet rencontre « quelque chose » qui ne se laisse pas attribuer de catégories, ce n'est qu'une chose « en tant que pensée ».

Dieu ne se laisse pas enfermer dans des catégories, et il est hors de l'espace et du temps. Par conséquent, Dieu est une chose « en tant que pensée », un « noumène » comme disaient les Grecs. Dieu est hors de portée de notre raison. C'est un objet de foi et non de connaissance, c'est un postulat dont le sujet a besoin, ajoute Kant, et qui fait déboucher la morale sur la religion. 

On le voit, Kant met Dieu à la porte de la raison, mais il le fait rentrer par la fenêtre, côté morale. Ce n'est pas par prudence, mais tout simplement parce qu'il reste croyant.

Mais tout ceci n'empêche pas que Dieu désormais change de registre et que le sujet, c'est-à-dire l'homme, devienne central.

L' homme comme référence horizontale, mais aussi verticale, « axis mundi », ou trait d'union entre le monde et Dieu. On peut le prendre comme on veut, l'homme est incontournable.

Au 18em tout le monde ne lisait pas Kant (et qui lit Kant de nos jours ?), mais cette idée (dans le sens le plus vulgaire du terme, bien sûr) taraudait tous les esprits. Le génie de Kant est d'avoir compris et exposé de la manière unique qui est la sienne, cette aspiration vers la rationalité et l'humanisme.

De là, à ce qu'entre les sujets il n'y ait plus, ou moins, de catégories (dans un sens non kantien), il n'y a qu'un pas que d'autres franchiront allègement.

A partir du moment où Dieu est une « chose » uniquement pensée, après tout, le Roi qui l'est par la « grâce de Dieu », l'est aussi et les catégories, à l'un comme à l'autre ne s'appliquent pas.

D'où la désacralisation progressive qui devait inéluctablement mener à la révolution, et à ce 21 janvier 1791 qui vit le père décapité.

Le sujet comme axe du monde avait donc de beaux jours devant lui, et il ne s'en est pas privé.

Mais quid de la nature de ce sujet ?

N'est-il pas, lui aussi, une chose pensée ?

C'est ce que, petit à petit, certains se mirent à croire et, sans qu'on y prenne garde, le sujet, constituant des conditions de l'apparition, se retrouve insidieusement réifié par palier, pour finir catégorie lui-même d'un apparaître qui le transcende.

Voyez le sujet dans les régimes dictatoriaux, fascistes, nazis, stalinistes.

Et parmi nous, dans l'empire néo-libéral où ce n'est pas l'empire qui est une apparition, mais le sujet-réifié  l'apparition de l'empire.

Et aussi dans les théocraties wahabites, salafistes, évangéliques: le sujet procède de la doctrine et non l'inverse.

Kant croyait en avoir fini avec la métaphysique, elle revient pareille à une mauvaise herbe.

Sommes-nous encore kantiens ? La réponse est non !

L'éblouissement de sa liberté, le poids de sa responsabilité, la déviance envers sa raison ont poussé l'homme quitter son être propre pour se réfugier dans le « on »; de là sa réification d'autant plus rapide qu'elle était, dans son subconscient, souhaitée.

L'homme est quelque chose qui doit être dépassé.

"J'aime l'homme qui veut créer ce qui le dépasse et en meurt" (Nietzsche)

Par Candide - Publié dans : Philo
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Dimanche 26 avril 2009 7 26 /04 /Avr /2009 09:26

(copyright alexismelissas)


Vous connaissez tous cette manie qu’avait Kant de se promener tous les jours à la même heure. Il était d’une ponctualité quasi obsessionnelle qui faisait que les badauds, sur son passage, règlait leur heure. Une fois il fut retard,  lorsqu’il appris que la Révolution avait éclaté à Paris. On peut l’excuser !
Tout en se promenant il devait réfléchir, le bougre, je ne puis imaginer Kant ne pensant à rien. Il devait passer en revue ses catégories, se demander ce qu’il fallait encore y ajouter, retrancher, spécifier, excepter et que sais-je encore.
Sacré bonhomme ! Bien des gens ignorent que Kant est aussi emblématique de notre civilisation que l’Evangile, Platon et Aristote ! Mais pourquoi ne lit-on plus Kant ?
A ma petite mesure, je fais un peu comme lui. Je me promène. Tenez, ce matin, j’ai pris mon train de sénateur, j’ai flâné, dévisagé les gens, les devantures des magasins lu quelques affiches électorales (déchirées) et j’ai pensé…
Je me suis dit que, somme toute, le Temps était un facteur indispenable aux physiciens, mais pour les philosophes ?
Y-a-t-il un Temps ? N’y-a-t-il pas plutôt un Présent éternel ?
Après tout, le présent est né du passé et contient, en germe, le futur… Mon action de promenade était déjà là avant que je ne l’entreprenne, elle était en germe dans mon intention de me promener et le Présent qui me voit le faire est ce même Présent qui me vit l’imaginer.
La fin de ma promenade est à ce pont évidente qu’elle est déjà présente dans le Présent du promener.
De même, ma mort est présente dans mon Présent même, si d’une manière « logique » elle est à l’horizon d’un (lointain ?...) futur. En fait, je suis, nous sommes des morts-vivants…
Oui, me répondrez-vous, mais il faut bien le temps pour marquer une borne, ne fut-ce que celle du début de votre existence…
Cette objection est tout-à-fait fondée, mais « mon » existence est le fondement même du Temps qui n’est pas et, comme mon existence est sans Temps, de même le Temps n’est pas.
Je m’explique : je ne suis que dans la mesure où je prends conscience d’être… on est bien d’accord là-dessus. Sans conscience d’être, je ne suis pas…Dès que j’ai conscience d’être, je suis. Dès que je suis, j’intègre dans un Tout mes potentialités passées et futures qui apparaissent dans un Présent qui ne finit pas…et ce pour une raison bien simple, je ne puis être dans le passé ni dans le futur. Je suis donc dans le Présent. Eternellement dans le Présent.
Et quand vous serez mort ?
Quand je serai mort, je réintégrerai sans doute une potentialité d’être qui s’incarnera dans un Présent Eternel… mais comment voulez-vous que je vous réponde ?… la mort reste un mystère…
Après tout, quand je serai mort, j’irai au Paradis !
Non ?


Par Candide - Publié dans : Philo
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Mardi 17 mars 2009 2 17 /03 /Mars /2009 10:01


(Giorgio De Chirico)


Le silence est espace, non pas au sens géométrique mais métaphysique du terme. Il est cette ré-flexion matricielle, cette regressio ad uterum totalement intime par laquelle s’articule le travail de la conscience.

Il n’y a pas de conscience pure, comme le prétend à tort l’orientalise, mais une « conscience de ». C’est à l’orée du « de » que s’installe le silence, que « se fait » le silence, prélude au silence instrumental.

Espace et instrument, le silence pose- Heidegger dirait « appelle - un monde intime au sein duquel il se mue en instrument. C’est par lui qu’est posée la parole à l’instar de l’étant qui procède de l’être.

Sans silence, pas d’éclosion de l’étant. Pas d’origine d’une présence dont la grâce est engendrée dans le ravissement du silence.

Le silence n’est donc pas un vide, un vide est creux, c’est un passage, un tunnel, une grotte, un trou noir, une matrice, un réceptacle sans plus. Le silence est berceau de fécondité, d’attente, c’est l’ expir fécondant.
Il « est » avant ce qui sera manifesté. Il est coulisse de l’être.

Il est présence.

Mais faire silence ne veut pas dire être muet. Le silence est signifiant, le mutisme ne signifie rien personne. Il est abssence.

Ce monde est celui de la  communication. Cette dernière n’implique a priori aucun échange, elle délivre un message sans plus. Elle veut convaincre et dans convaincre il y a vaincre. Cette communication est l’expression verbale d’un mutisme intéressé.

Le silence est, lui, prélude au logos, la parole. La parole est l’expression de l’étant, la vision de ce qui procède de l’être. En allemand sagen (dire) et sehen (voir) ont la même racine.

La parole permet de « voir » ; elle n’est pas « là » pour vaincre mais pour se faire voir – et donc reconnaître - par l’autre. Elle est une apparition dont l’apparaître est le moi le plus profond.
Cet espace instrumental, nous le retrouvons dans la littérature sacrée :

 

Rois 6-7 : « On n’a pas entendu le bruit du moindre marteau, pic ou autre outil de fer durant toute sa construction (du Temple de Salomon). »

Jésus devant Pilate qui lui demande ce qu’est la vérité et qui se tait.
Le Prophète silencieux des musulmans, celui chez lequel on vient contempler le silence.

Plus prosaïque : la femme silencieuse, don de Dieu, dans l’Ecclésiaste.

 

Nous demandon aux jeunes de faire silence. N’est-ce pas trop leur demander ?
Ce devrait être le propre de viellards blanchis sous le harnais et qui ne doivent plus parler pour dire.
Les jeunes confondent silence et mutisme. Détrompons-les !
Et qu’ils se détournent du babil, de ces paroles vaines et inutiles, de ces remplissages de vides que trop souvent nous sommes forcés d’entendre et de subir !

Notre temps profane n’aime pas le silence, le bruit alentour le détourne d’une angoisse qu’il ne peut plus assumer seul et qu’il trompe par une incessante musique d’ascenceur.
Le silence révèle la peur de ceux qui veulent le tromper et, partant, se tromper.

Par Candide - Publié dans : Philo
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Vendredi 27 février 2009 5 27 /02 /Fév /2009 08:41
Imaginons un immense océan tout bleu sur lequel flottent des millions de petites îles. Ces îles ne sont peuplées que par un habitant, un seul. Vous, moi, le voisin d’en face et ainsi de suite. Cet océan, ces îles, sont une image de vous et de nous dans l’existence.
Cette île est votre monde, vous l’avez agencé plus ou moins comme vous le souhaitiez. En y édifiant des murailles pour le défendre ou, au contraire, en aménageant un port pour en faciliter l’accès. Dans notre île, nous avons nos codes, nos signes, nos conventions. Ces derniers nous sont personnels et instables, il varient selon l’intensité de nos affects. Ils ont aussi une origine, ils ont été façonnés par le temps que nous avons passé « ailleurs », dans une autre île, celle de nos parents, de nos éducateurs qui nous ont initiés à leurs propres codes avant notre affranchissement.
Après, nous avons occupé notre île à nous, nous avons trouvé notre territoire. Nous nous sommes, au terme d’une déterritorialisation et d’un temps de nomadisme, reterritorialisés.
C’est durant cette période de nomadisme que nos codes sont nés et se sont développés. Nous les avons trouvé ici ou là, nous les avons façonnés sur ce qu’on appelle un plan agencé par nos affects. Ce milieu est instable, il varie au gré du fllux de nos affects et de leur intensité.
A partir de notre île et de notre plan, nous allons tirer des traits. Vers où, vers qui ?
A moins d’être totalement autiste et animé d’une irréductible asociabilité, le contact avec l’autre fait partie de notre nature. « L’homme est un animal politique » nous enseignait déjà Aristote. Nous allons donc ren-contrer cet autre dans une con-frontation qui sera fonction de la nature de nos traits.
Toute la complexité des relations humaines réside dans le fait que nos traits, qui sont l’extériorisation de nos signes et conventions,  clairs et convenus pour nous, ne le sont pas ipso facto pour l’autre, lequel a, lui aussi, ses propres signes et conventions tout aussi clairs et convenus de son point de vue.
La relation (c’est-à-dire, ce qui est relatif à ces signes et conventions), est une « ren-contre » dans laquelle, au premier degré, émerge le « contre ».
Pour que ce « contre » se mue en com-préhension, pour que la relation permette un « prendre avec », il faut opérer une flexion sur nos propres signes et conventions afin de les rendre, précisément, « préhensibles ».
Pour cela, il faut ouvrir l’accès à notre île de manière à ce que le plan sur lequel nous tirons des traits soit réceptif à l’apport de l’autre.
Il y a donc double deterritorialisation, double nomadisme, lesquels entraînent, peuvent entraîner, des incompréhnsions liées au mouvement et à la vitesse de déplacement.
Or, notre île est notre seule assurance, l’ouvrir, la quitter, ne fut-ce que brièvement peut être anxiogène et aliénant.
D’où la tentation de façonner, une fois hors de notre île, un plan nouveau. Pour nous rassurer ou, tout simplement nous défendre.
C’est se retrouver dans la situation paradoxale de voyager tout en souhaitant rester chez soi.
L’autre tentation est de renoncer à son plan à soi, de se rattacher à celui de l’autre. C’est le cas dans bien des relations débutantes. Et cela se termine mal: aliénation, dépersonnalisation.
A l’inverse, il y a la peur du nomadisme, la méfiance de l’autre, le repli dans l’assurance de l’île.
La complexité de la relation humaine est amplifiée par le fait qu’une relation à deux n’existe pas en tant que telle. Elle se déroule en présence, active ou passive, des autres. Et ces autres,  ont aussi leur plan,  duquel ils tirent des traits qui ont aussi leur signification propre qui n’est pas forcément la vôtre ni celle de votre partenaire.
Et pourtant ! Il y eut un temps où nous avons tous, sans exception, quitté une île pour trouver et occuper la nôtre. Nous nous sommes pro-jetés (jeter au devant) dans un nomadisme qui, à l’époque ne nous faisait pas peur et même nous exaltait. Heureuse vitalité de la jeunesse !
Le temps passant, cette exaltation faiblit, une réification (cette tendance à faire de l’autre et de nous-même un objet) s’installe. Tout départ de l’assurance de l’île nous fait peur.
Et cette peur, confortée souvent par l’expérience malheureuse, nous retient d’explorer de nouvelles routes.
Alors, que faire ?
Pas le choix ! Il faut quitter l’île, remettre le plan en question car nos îles à nous, à l’instar de celles de la nature, sont menacées par l’Océan qui, petit à petit, les recouvre. Plus d’île, plus d’assurance !
Le plan, conçu à partir de l’île et le nomadisme qui le précède se génèrent l’un l’autre. Un plan vieillit, se sclérose, la mer (c’est-à-dire l’indifférencié) le recouvre.
La tentation est grande de « laisser faire », c’est le cas –souvent – chez des femmes amoureuses. C’est facile aussi : à son assurance à soi, on substitue celle de l’autre. Danger !
D’où la nécéssité du départ, la »possibilité d’une île » pour reprendre le titre du roman de Houellebecq et ce départ demande au nomade une réflexion nouvelle sur ses signes et conventions confrontés à ceux de l’autre et des autres.
Cette réflexion est personnelle, tous les codes le sont aussi. Pour vous accompagner il y a votre vécu, les philosophes, les théologiens, les psychologues et les poètes.

Privilégiez ces derniers !

 

 

 

 

 

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Vendredi 12 décembre 2008 5 12 /12 /Déc /2008 09:13
Hopper


 
« Dans la glorification du «travail», dans les infatigables discours sur la «bénédiction» du travail, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. »
Nietzsche : Aurore III 173

Travaillez, bonnes gens, travaillez dur !
Rentrez chez vous le soir, assoupissez-vous devant la télévision et recommencez le lendemain. Vous n’aurez pas de dessein révolutionnaire, vous songerez à la bouffe, au pernod, au porno du samedi soir, mais vous ne penserez pas tout court.
Avec un peuple à ce régime, les gouvernants peuvent dormir tranquille, la Révolution n’est pas pour demain.
On est loin des Grecs pour qui le travail était réservé aux esclaves. « Doulos », esclave et « douleia », travail, même racine, même déconsidération. Et des Romains !  « Tripalium » en latin, d’où nous vient le mot travail désignait un pieu sur lequel on attachait le promis à la torture. Travail = torture.
Madame Lagarde, notre ministre des Finances peut, devant l’Assemblée Nationale, citer Confucius et déclamer : « choisissez un travail qui vous plaît et vous aurez l’impression de ne jamais travailler ». C’est vite dit. Prenez un enseignant, il l’est devenu, dans les trois-quart des cas, par vocation, et c’est un sacerdoce que d’enseigner. Il n’a peut-être pas l’impression de travailler, mais il est payé au lance-pierre. 
L’homme ne doit pas travailler, il doit apprendre. S’il peut apprendre en travaillant, comme le font les médecins, les magistrats, les psychologues et que sais-je encore, c’est tout bénéfice. Si l’homme apprend il s’instruit, s’il s’instruit il se civilise et s’il est civilisé il y a des probabilités que la paix et la concorde règnent entre les vivants.
Encore que...
Si les richesses de la terre étaient équitablement partagées, l’homme pourrait travailler deux, trois heures par jour pour la communauté et puis se consacrer à, reprenons Nietzsche : « à la réflexion, à la méditaton, à la rêverie, aux soucis… » bref, à ce qui est le quotidien de sa vie et il pourrait le faire calmement.  Il pourrait voir sa vie à moyen et long terme.  Comment voulez-vous le faire quand les traites arrivent à la fin du mois, qu’il faut les honorer,que le patron menace de délocaliser et que les ministres sont au service des plus nantis  ?
Mais ne rêvons pas, ce temps idéal n’est pas arrivé et je doute, en vieux sceptique que je suis qu’il arrive un jour.
Et pourtant...
« point n'est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour perséver » !
 
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Dimanche 7 décembre 2008 7 07 /12 /Déc /2008 09:32
Le regretté Fred Chichin et Catherine Ringer des Rita Mitsouko




Le bonheur est une idée neuve.
C’est Saint-Just, en 1793, qui déclare « Le bonheur est une idée neuve en Europe », il entendait par là qu’il fallait que l’Etat (révolutionnaire) s’occupât du bonheur de ses citoyens.
Le bonheur a toujours eu mauvaise presse. Le judéo-christianisme aidant, il fut regardé comme une futilité blâmable qui ne pouvait conduire l’adepte qu’à l’enfer, tant il est vrai que cette vie se déroule dans une vallée de larmes. Poursuivre le bonheur et rien que le bonheur était péché.
Les Grecs ne valaient guère mieux. La vie des hommes est dominée par le Destin, la volonté des dieux, contre laquelle les mortels ne peuvent rien et qu’ils subissent sans savoir et sans espoir. Des philosophes, comme les épicuriens ou les stoïciens proposent aux hommes de supporter sans rien dire cette inéluctable fatalité. Toute tentative pour contrer, voire se rebeller, contre la toute puissance des dieux est punie de mort. Pauvre Socrate !
Et, quand on y pense, la vie n’est pas vraiment emballante. Elle se termine par la mort à laquelle nous sommes tous conviés. Et si notre mort peut ne pas être grave, la mort d’autrui nous affecte et peut même nous révolter, songez à la mort des enfants par exemple.
Et il n’y a pas que la mort. La maladie est là qui nous guette jeunes ou vieux, et certaines, nous le savons tous, sont « longues et douloureuses » comme le dit l’expression convenue.
Il y a de quoi, avouons-le, se faire bouddhiste, se mettre dans un coin, ne plus bouger et méditer sur l’impermanence des choses et des gens…
La question que je me pose aujourd’hui est la suivante : l’homme cherche-t-il un bonheur absolu ou relatif ? 
Je m’explique. Et si l’homme, instinctivement, présupposait que le bonheur et rien que le bonheur est un objectif inaccesible ? Si « quelque chose » lui dictait de ne pas viser trop haut, que le bonheur et rien que le bonheur est folie et que le but à rechercher est un bonheur qui tienne compte des contingences ?
Cette deuxième supposition m’apparaît comme la plus réaliste et la moins difficile à comprendre. Il s’agit, ni plus, ni moins de faire « comme si », tout en sachant parfaitement que c’est « comme ça ». 
Il doit y avoir en l’homme une sagesse enfouie qui lui conseille de tenir compte des contingences et de ne pas viser au-delà de ce qui lui est humainement possible. Le bonheur doit toujours être à l’aune de notre humanité.
On y arrive en vivant au présent. Le passé est annihilé à jamais et l’avenir n’est jamais là, ce qui compte c’est le présent. Chaque matin voit, pour nous, l’émergence du monde et c’est tout ce qui importe. Des plans sur la comète sont voués à l’échec, des regrets, des remords ne servent pas à grand chose. Seule la préhension du présent nous permet d’affirmer notre vouloir. Le présent, ne l’oublions pas, c’est la vie, c’est notre vie, sur laquelle nous imprimons, nous pouvons imprimer, notre marque. 
« L’éternité du présent » dont nous parle Comte-Sponville, est le présent du devenir. C’est au présent que nous devenons ce que nous voulons.
C’est ainsi que nous pourrons aborder un bonheur qui, comme le pain, serait quotidien et rien de plus.
Et le poète, Pessoa a raison quand il parle de cette vie qui "est un mal qu'il faut savoir savourer"

 


 
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 09:13
Photo: copyright réservé.

Et si le bonheur n’était que notre unique raison de vivre ?

Il n’y a pas si longtemps, cette conception de l’existence aurait paru égoïste, triviale, vaine !

Il fallait vivre pour  faire quelque chose de grand, d’unique, une chose qui nous dépasse qui transcende notre quotidien.

Le prix de cette grande chose, c’était le travail, les soucis, la responsabilité, rapportés à un Dieu, grand Ordonnateur de ce qui se fait et ne se fait pas.

Le bonheur était bon pour les midinettes, les impies, les sans lois.

Depuis, nous savons, nous ne savons pas assez, que les actions des hommes sont évanescentes, qu’elles se terminent infailliblement dans de grands cimetières et que leurs cendres s’en vont emportées par le vent de l’oubli.

Les éthiques de l’immanence sont ces sagesse du bonheur et de la joie pour qui la philosphie est avant tout la poursuite du bonheur terrestre.

Le bonheur définit comme une adéquation totale de l’être et de l’élan métaphysique de la vie. Un désir de joie qui devient source de la pensée.

Ces éthiques apparaissent au moment où les critères traditionnels, mis à mal par la déconstruction initiée par Nietzsche, conclue par Heidegger, laissent un vide.

Au « Dieu est mort » de Nietzsche, succède un « Soyons Heureux » de Misrahi ou un « Soyons Béats » (« béats », dans le sens d’une vacuité bouddhique ou ataraxique) de Comte-Sponville.

Pour Misrahi (Traité du Bonheur. 1997 Le Seuil), ce n’est pas le tragique qui définit la conditon humaine (il n’est donc pas Grec !) mais la joie.

Le bonheur est  la somme des joies. Mais cette somme est le produit d’une réflexion au terme de laquelle nous donnons un signification aux choses du monde grâce à laquelle elles ne s’imposent pas à nous. Il appelle cette reflexion une« conversion philosophique » qui amène le sujet à porter un regard altruiste qui met en œuvre son pouvoir créateur et sa liberté.

Je souscris volontiers à cette façon de voir les choses qui procède, selon moi, de l’ esprit critique. L’esprit critique consiste à aborder l’objet sans préjugés, sans a-priori, affranchi de toute contrainte ou morale, forcément subjectives.

La réflexion est ce qui pemet à l’individu de devenir la source de ses décisions sur sa manière d’être et de vivre.

Vient ensuite l’amour, cette rencontre avec autrui (avec le « visage de l’Autre » comme dirait Levinas), et la pose d’un lien social. Mais cette rencontre ne peut se faire que dans une relation de sujet à sujet et non pas de sujet à objet. Cette manière d’aborder l’autre exclut toute réversibilité du type donnant-donnant. C’est un don, pas une négociation.

Misrahi va encore plus loin : le bonheur implique la « jouissance du monde » qui, pour lui, est une forme de joie contemplative à la vision de la beauté de la nature, de l’art, de l’action.

Dans toutes les formes de bonheur, poursuit notre philosophe, la réflexion qui fonde notre liberté et notre autonomie, et la réciprocité, fondatrice de la prise de conscience d’autrui, doivent être présentes.

Mais le malheur, la souffrance ?

Comte-Sponville (« Traité du désespoir et de la béatitude. » Puf)  nous invite à ne pas avoir d’espérances. De nous vider (devenir béat) de tout espoir, de toute crainte, de toute tristesse ou remord et de jouir de la paix de l’esprit.

Bouddha n’est pas très loin ou, comme je le préfère, Epicure et son ataraxie (absence de passions).

Les illusions et les espoirs rejetés, l’homme atteint la délivrance.

Mais ce désespoir n’est pas une absence d’avenir, ce n’est pas un « ici et maintenant » pur et dur. Toute vie humaine suppose la durée, le rapport avec l’autre, le lien avec le passé. Le rapport avec l’avenir doit abolir l’espérance. Si nous ne concevons l’avenir que comme un terrain fécondant notre espérance nous ne serons jamais heureux. L’avenir au contraire doit féconder notre volonté(là, je vois le bon vieux Nietzsche qui pointe le bout du nez) ; l’avenir est à nous. L’avenir, c’est notre action consciente !

En fait, si on y réflechit, le désespoir est le pic de l’espérance : j’ai tant d’absence d’espoir qu’il ne me reste plus qu’à espérer  l’espérance pure ! Ce sont ces futilités qui nous entourent : gagner au Loto, rencontrer la femme de sa vie au coin de la rue, s’imaginer qu’un homme qu’on a élu va, tout seul, changer le monde entier et le nôtre en même temps !

On le voit, la volonté et son corollaire, la réflexion, sont incontournables.

Seulement voilà, durant des siècles on nous a demandé de l’annihiler cette volonté. Et on nous demande encore de faire dépendre notre destin d’un ou plusieurs dieux. Nous n’étions que des hommes, disaients-ils, des mortels qui s’en retourneraient en cendres, des morts en sursis et rien d’autre.

Eh bien, il est temps, plus que temps, de refuser cette fatalité.

Le bonheur est à nous car il ne dépend que de notre vouloir.

"Espérer un peu moins, vouloir un peu plus." (Comte-Sponville)

 

 

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