Penser l'actualité, le quotidien et l'histoire sans a-priori et avec un esprit critique.
Photo: copyright réservé.Il n’y a pas si longtemps, cette conception de l’existence aurait paru égoïste, triviale, vaine !
Il fallait vivre pour faire quelque chose de grand, d’unique, une chose qui nous dépasse qui transcende notre quotidien.
Le prix de cette grande chose, c’était le travail, les soucis, la responsabilité, rapportés à un Dieu, grand Ordonnateur de ce qui se fait et ne se fait pas.
Le bonheur était bon pour les midinettes, les impies, les sans lois.
Depuis, nous savons, nous ne savons pas assez, que les actions des hommes sont évanescentes, qu’elles se terminent infailliblement dans de grands cimetières et que leurs cendres s’en vont emportées par le vent de l’oubli.
Les éthiques de l’immanence sont ces sagesse du bonheur et de la joie pour qui la philosphie est avant tout la poursuite du bonheur terrestre.
Le bonheur définit comme une adéquation totale de l’être et de l’élan métaphysique de la vie. Un désir de joie qui devient source de la pensée.
Ces éthiques apparaissent au moment où les critères traditionnels, mis à mal par la déconstruction initiée par Nietzsche, conclue par Heidegger, laissent un vide.
Au « Dieu est mort » de Nietzsche, succède un « Soyons Heureux » de Misrahi ou un « Soyons Béats » (« béats », dans le sens d’une vacuité bouddhique ou ataraxique) de Comte-Sponville.
Pour Misrahi (Traité du Bonheur. 1997 Le Seuil), ce n’est pas le tragique qui définit la conditon humaine (il n’est donc pas Grec !) mais la joie.
Le bonheur est la somme des joies. Mais cette somme est le produit d’une réflexion au terme de laquelle nous donnons un signification aux choses du monde grâce à laquelle elles ne s’imposent pas à nous. Il appelle cette reflexion une« conversion philosophique » qui amène le sujet à porter un regard altruiste qui met en œuvre son pouvoir créateur et sa liberté.
Je souscris volontiers à cette façon de voir les choses qui procède, selon moi, de l’ esprit critique. L’esprit critique consiste à aborder l’objet sans préjugés, sans a-priori, affranchi de toute contrainte ou morale, forcément subjectives.
La réflexion est ce qui pemet à l’individu de devenir la source de ses décisions sur sa manière d’être et de vivre.
Vient ensuite l’amour, cette rencontre avec autrui (avec le « visage de l’Autre » comme dirait Levinas), et la pose d’un lien social. Mais cette rencontre ne peut se faire que dans une relation de sujet à sujet et non pas de sujet à objet. Cette manière d’aborder l’autre exclut toute réversibilité du type donnant-donnant. C’est un don, pas une négociation.
Misrahi va encore plus loin : le bonheur implique la « jouissance du monde » qui, pour lui, est une forme de joie contemplative à la vision de la beauté de la nature, de l’art, de l’action.
Dans toutes les formes de bonheur, poursuit notre philosophe, la réflexion qui fonde notre liberté et notre autonomie, et la réciprocité, fondatrice de la prise de conscience d’autrui, doivent être présentes.
Mais le malheur, la souffrance ?
Comte-Sponville (« Traité du désespoir et de la béatitude. » Puf) nous invite à ne pas avoir d’espérances. De nous vider (devenir béat) de tout espoir, de toute crainte, de toute tristesse ou remord et de jouir de la paix de l’esprit.
Bouddha n’est pas très loin ou, comme je le préfère, Epicure et son ataraxie (absence de passions).
Les illusions et les espoirs rejetés, l’homme atteint la délivrance.
Mais ce désespoir n’est pas une absence d’avenir, ce n’est pas un « ici et maintenant » pur et dur. Toute vie humaine suppose la durée, le rapport avec l’autre, le lien avec le passé. Le rapport avec l’avenir doit abolir l’espérance. Si nous ne concevons l’avenir que comme un terrain fécondant notre espérance nous ne serons jamais heureux. L’avenir au contraire doit féconder notre volonté(là, je vois le bon vieux Nietzsche qui pointe le bout du nez) ; l’avenir est à nous. L’avenir, c’est notre action consciente !
En fait, si on y réflechit, le désespoir est le pic de l’espérance : j’ai tant d’absence d’espoir qu’il ne me reste plus qu’à espérer l’espérance pure ! Ce sont ces futilités qui nous entourent : gagner au Loto, rencontrer la femme de sa vie au coin de la rue, s’imaginer qu’un homme qu’on a élu va, tout seul, changer le monde entier et le nôtre en même temps !
On le voit, la volonté et son corollaire, la réflexion, sont incontournables.
Seulement voilà, durant des siècles on nous a demandé de l’annihiler cette volonté. Et on nous demande encore de faire dépendre notre destin d’un ou plusieurs dieux. Nous n’étions que des hommes, disaients-ils, des mortels qui s’en retourneraient en cendres, des morts en sursis et rien d’autre.
Eh bien, il est temps, plus que temps, de refuser cette fatalité.
Le bonheur est à nous car il ne dépend que de notre vouloir.
"Espérer un peu moins, vouloir un peu plus." (Comte-Sponville)