Il y a des scènes qui sont bien vides quand l'ordonnateur du spectacle salue le public pour la dernière fois. Reste le bleu, au coeur, le sentiment que quelqu'un est parti qui aurait mérité de rester plus longtemps, qu'il était, sans doute trop bien pour nous. Un de mes amis réagit à la disparition de ce grand artiste égyptien:
"Bonsoir à tous
Certains d'entre vous me connaissent surtout pour ma grande gueule et ma plume acerbe, toujours prête à se dresser contre la connerie universelle et l'indigence neuronique. Pourtant ce soir, c'est pour vous faire part d'une grande tristesse que je vous envoie ce message. Car en ces jours de canicule et de réjouissances estivales, une lumière vient de s'éteindre discrètement : Youssef Chahine nous a élégamment tiré sa révérence. Beaucoup peut-être , soit ne le connaissent pas, soit ne se doutent pas de ce que son travail de « saltimbanque » (cinéaste) a pu apporter à notre monde en furie. Mais je pense que dans les jours à venir, on va essayer - je dis bien essayer - de lui rendre hommage, et ceux qui ne savent pas - encore - qui c'est, s'en feront une idée. Car, pour sûr, on va en parler. Mais comment ? Entre les esthètes-de-cons des milieux intellos-médiateux lécheurs de cul du pouvoir et les phizolophes de comptoir, vont s'insérer les trous-du-cul pompeurs d'air du sacro-saint repas dominical et les incontournables connard(e)s arriéré(e)s qu'on ne peut éviter sur son lieu de travail : on va tout entendre. Il y aura les panégyriques hystériques de ceux qui n'y connaissent rien et qui s'expriment dans tous les organes de presse et les milieux politiques, et les aphorismes lapidaires de ceux (ou celles) qui savent tellement tout qu'ils vont t'expliquer l'Egypte mieux que les chercheurs du Louvre, tout ça parce que leur cousin(e) a fréquenté un(e) Marocain(e), ou parce qu'ils ont un(e) ancêtre pied-noir, et que de ce fait ils connaissent « le monde arabe ». Il n'y a pas moins arabe qu'un Egyptien, paradoxalement hormis la langue, la plus pure de l'arabophonie. Peule inouï, l'Egyptien, que la realpolitik a forcé à s'uni-dimensioner linguistiquement, alors qu'il y a moins d'un siècle, chacun parlait, sinon comprenait, dans ce pays millénaire, 5 langues majeures, à savoir, outre l'arabe classique, l'anglais, le français, le grec et l'italien. Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? Tout ! Quand j'étais gamin, en Afrique, mes vieux me traînaient dans des « cercles », bars, restau, hôtels, où les petits chefs expatriés se retrouvaient après une « dure » journée de travail. Un soir, alors que ces messieurs-dames se gobergeaient au bar d'un de ces restaus en se co-congratulant (je devais avoir 10-11 ans, c'était au début des années 60), j'ai remarqué un incongru assis à une table, qui contemplait le spectacle d'un oeil railleur, et avait remarqué combien je m'emmerdais prodigieusement, plus attiré que j'étais par le livre qui traînait sur sa table (je lisais beaucoup à l'époque), que par la discussion des adultes. Le mec en question, c'était un bronzé. Pas un black, un bronzé. Nous avons échangé des mimiques et des grimaces, car je voulais voir son livre mais j'avais pour instruction de ne pas m'éloigner « des grandes personnes ». Puis on lui a apporté son plat et il m'a fait signe qu'il allait manger : il a eu un dernier geste du genre « désolé », avant d'entamer concomitamment gamelle et lecture. Comme il commençait son repas, j'ai pu apercevoir la couverture de son livre : j'allais enfin savoir ! Katastrof ! C'était écrit en arabe ! Je me suis dit alors que j'apprendrais à lire l'arabe, car je voulais lire tous les livres ! Mais j'ai étudié et appris le russe, car dans mon milieu, à l'époque (lé-zévénements-dalgérie), en tant que langue exotique, le russe était plus honorable que l'arabe. Je n'ai pas renoncé. En fac à Nanterre de 68 à 70, j'ai fait la vie à mes copains de fac maghrébins, qui ont fini par me refiler leurs livres d'école primaire pour m'aider à me familiariser avec l'alphabet et les diphtongues particulières. Autodidacte. C'était l'époque où on allait tous se défoncer de la Turquie au Népal, en passant par l'Iran, l'Afgha et le Pakistan ; là bas, tout ou presque était écrit en caractère arabe. Les bouquins de mes potes m'ont beaucoup aidé sur le plan sexuel. Car une touriste américaine paumée dans le souk où tout est écrit en vermicelles, je te dis pas comment tu emballes ! Même si le farsi ou l'urdu n'ont rien à voir avec l'arabe, c'est écrit presque pareil (un peu comme le norvégien et l'espagnol), mais les mots génériques reviennent toujours (banque, hôtel, bus, noms de ville, etc.). Plus tard, écoeuré grave par un boulot de gratte-papiers dans une banque à Paris, j'ai tout plaqué pour me faire un trip « retour au sources », à savoir direction l'origine de ma civilisation méditerranéenne : Bastia (mes ancêtres directs) , Rome, Athènes et Le Caire. Pas par avion comme les cons, mais par mer et par terre, comme les anciens. S'ioû plaît ! Arrivé au Caire, passé le flash des retrouvailles avec l'Orient, j'ai un peu zoné. L'occasion de contempler les sinistres conj'paye francaouis en maraude qui frimaient leur « arabo-sciencisme » en réclamant de l'harissa dans un pays qui n'a jamais connu la semoule. Un peu comme si un touriste américain visitant l'Allemagne faisait un vié au taulier d'un restau pour avoir de la tapenade avec ses kartofèles. Dans ma foulée de « tropical tramp », j'au trouvé du boulot sur place dans les champs de pétrole, en plein golfe de Suez : ça consistait à me balader dans le désert pour entretenir des balises géodésiques de sorte que les plate-formes de forage puissent retrouver leurs puits en pleine mer. Un jour je me suis paumé. Et retrouvé sans eau et sans essence à une intersection où les panneaux étaient en arabe : mais écrit à la main, de façon hâtive, et je n'arrivais pas à déchiffrer. Alors je me suis dit que si je m'en tirais, j'apprendrais à lire l'arabe pour de bon, et pas seulement pour me taper des touristes en détresse. Je m'en suis tiré et j'ai fais comme je m'étais dit. D'ailleurs j'ai niqué encore plus de touristes en perdition par la suite, car mes collègues égyptiens des champs de pétrole m'ont vraiment appris. Pas que l'arabe, du reste. Ils m'ont fait connaître des tas de gens, des lettrés, des mystiques, des artistes, de vrais philosophes... J'ai croisé des personnages issus de 4 000 ans d'histoire, qui la connaissaient par coeur, trilingues, quadri-lingues, qui me parlaient aussi bien de Marcuse que de Spinoza, d'Avicenne, Aristote ou Averroès, de Cléopâtre, de Napoléon, de Mitterrand, de Reagan... De la théorie quantique et de ses implications éventuelles pour expliquer notre existence... Des gens qui avaient une conscience claire de leur position précaire, non seulement en tant qu'intellectuels éclairés dans une zone où le régime de parti unique est le seul accepté, mais aussi en tant que citoyens du monde conscients que leur sort était décidé à Washington et Bruxelles...Parmi eux des religieux - pourtant ce n'est pas ma pipe d'opium, ni mon verre de scotch - qui puisaient dans la symbolique du Coran tout le syncrétisme des spiritualismes, pour arriver à une seule conclusion : Torah, Evangiles, Tao, textes védiques, le message est universel. A savoir amour, tolérance, et liberté absolue de conscience. Youssef Chahine a vécu parmi ces gens là, non pas 6 ans comme moi, mais 80 années : toute son oeuvre témoigne de ce message. Si l'humanité est une famille, un très grand frère nous a quitté."