Penser l'actualité, le quotidien et l'histoire sans a-priori et avec un esprit critique.
Anne-Marie Garat Il y a de jeunes marginaux qualifiés par la ministre de l’Intérieur d’«
ultra gauche » - spectre opportun des bonnes vieilles terreurs -, jusqu’ici,
pure pétition communicationnelle. Sa police veille, arme à la hanche, elle
arpente, virile, les couloirs du métro, des gares. Sommes-nous en Etat de
siège ? A quand l’armée en ville ? Il y a le malade mental incriminé à vie
par anticipation ; l’étranger criminalisé de l’être ; le jeune de banlieue
stigmatisé pour dissidence du salut au drapeau : danger public ; le
prisonnier encagé dans des taudis surpeuplés - à 12 ans, bientôt ; le
sans-travail accusé d’être un profiteur, le pauvre d’être pauvre et de
coûter cher aux riches ; le militant associatif qui le défend condamné,
lourdement, pour entrave à la voie publique. Il y a le fonctionnaire taxé
de fainéantise (vieille antienne) ; l’élu réduit au godillot ; le juge
sous menace de rétorsion ; le parlementariste assimilé au petit pois ; la
télé publique bradée aux bons amis du Président, qui fixent le tarif ; son
PDG berlusconisé et des pubs d’Etat pour nous informer - à quand un
ministre de la Propagande ? On en a bien un de l’Identité nationale. Et le
bon ami de Corse, l’escroc notoire, amuseurs sinistres, protégés par
décret du prince. Criminalisation systématique de qui s’insurge, dénis de
justice, inhumanité érigés en principe de gouvernement.
Presse paillasson, muselée par ses patrons, industriels des armes. Intimidations, contrôles au faciès, humiliations, brutalités, violences et leurs dérapages - quelques précipités du balcon, quelques morts de tabassage accidentel -, sitôt providentiellement dilués dans le brouhaha des crises bancaires, de l’affairisme et du sensationnel saignant, bienvenue au JT : touristes égarés, intempéries, embouteillages du soir. Carla et Tapie en vedettes.
Ces faits sont-ils vraiment divers, ou bien signent-ils un état de fait ?
En réalité, un état de droite. Extrême. Dire que Le Pen nous faisait peur.
Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après
jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot
quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité,
livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom.
Ah ! le gros mot !
N’exagérons pas, s’offusquent les mal réveillés. Tout va bien : M.
Hortefeux est, paraît-il, bon bougre dans sa vie privée. "Tout est
possible", avait pourtant promis le candidat. Entendons-le bien. Entendons ce qu’il y a de totalitaire dans cette promesse cynique qui, d’avance, annonce le pire. Sous son agitation pathologique, un instant comique - au secours, Chaplin ! -, sous ses discours de tréteaux, ses déclarations à tous vents, contradictoires, paradoxales, sous son improvisation politique (oripeau du pragmatisme), sous sa face de tic et toc s’avance le mufle des suicideurs de république, des assassins de la morale publique. La tête grossit, elle fixe et sidère. Continuerons-nous à dormir ? Ou à piquer la marionnette de banderilles de Noël ? »
Anne-Marie Garat écrivain (prix Femina 1992)